Salutations révolutionnaires – Sophie Bonnet

Il insiste fermement pour que je demande un double parloir, c’est-à-dire de 13h30 jusqu’à 18 heures, et que j’apporte de la monnaie pour la machine à café. Son courrier se termine par : Veuillez me maintenir informé. Salutations révolutionnaires.

salutations révolutionnaires

Salutations révolutionnaires, Sophie Bonnet, Editions Grasset, 2018

Présentation éditeur :

« Carlos apparaît, seul sous la lumière crue, immobile au bout du parloir. Corpulent, carré, il m’adresse un signe de la main auquel je réponds doucement pour me donner une contenance.
La mince porte de contreplaqué se referme sur nous. Une minuscule pièce, nos genoux se touchent. Les pupilles brunes. Les paupières lourdes. C’est un vieil homme. Où est le révolutionnaire au béret de Che Guevara ? Le terroriste irréductible ? »

Pendant quatre ans, chaque mois, Sophie Bonnet a rendu visite à Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos ou Le Chacal, avec la certitude folle qu’elle parviendrait à raconter l’homme derrière le criminel.
Il a tenté de la séduire, de la manipuler. Et puis la relation a évolué. Carlos a parlé. Aujourd’hui, elle sait qui il a été, lui craint qu’elle ne l’abandonne.
La vérité est apparue violente et nue : celui qui se rêve toujours en héros magnifique n’a été qu’un mercenaire sanguinaire, à la solde des plus grands tyrans de la fin du xxe siècle.
Un récit hors du commun sur la soumission et la déchéance qui est aussi une plongée dans le monde insensé d’une centrale pénitentiaire.

***

Je remercie Sophie Bonnet et les Editions Grasset pour l’envoi de ce livre.

***

Carlos ne fait plus courir grand monde. Aujourd’hui, qui peut encore citer ses faits d’armes ? La légende paraît moribonde. Dans la moitié du monde, on le connaît uniquement sous le surnom de Carlos le Chacal. Comme une extravagante créature hybride mi-homme mi-chien. Ici, le Chacal est loin et personne ne se préoccupe de ce titre étrange.

Carlos. Ce nom vous évoque-t-il quelque chose ? Pour ma part, je connais seulement son nom. Le terroriste Carlos. Carlos le chacal. Mais je ne me rappelle plus les actes qu’il a commis. L’ai-je d’ailleurs déjà su ?

En 2013, Sophie Bonnet lit un article dans Le Figaro, avec une photo de Ramirez Sanchez, une tasse de moka à la main. Ses souvenirs sont flous, mais comme si c’était une évidence, elle dépose une demande de parloir. Pendant quatre ans, elle le rencontrera régulièrement à la prison de Poissy. Petit à petit, elle va apprendre à le connaître,  cet homme aux multiples facettes.

Au bout de quelques mois, j’ai eu le sentiment que je parviendrais à entrer dans la tête de cet homme. Ce fut peut-être naïf ou prétentieux de ma part, mais je suis revenue chaque mois. Des heures obscures et incertaines, durant lesquelles nous tournons et discutons sans fin. Je ne réfléchis pas, si je commençais, il est fort probable que je ne reviendrais plus. Ces après-midi se répètent, identiques. Je prends soin de l’appeler Ilich comme pour mettre l’horreur à distance. La vision floue de sa silhouette au loin lorsqu’il s’avance.

Carlos, qui n’a aucun regret. Carlos, qui pense qu’il a le droit à tous les égards. Carlos, qui commettait des attentats comme il aurait pris une commande au comptoir d’un fast-food. Carlos, qui pense être une célébrité que l’on doit chouchouter. Carlos, qui aime le luxe et les mets raffinés. Carlos le séducteur. Carlos l’orgueilleux. Carlos le looser aussi. Parce que derrière ses airs d’homme sûr de lui, Carlos a aussi rencontré de nombreux échecs. Carlos qui vit dans son utopie.

Le rêve d’Ilich est simple : il est un héros, depuis toujours et pour toute éternité. Quiconque s’oppose à cette hallucination n’est qu’un traître et doit périr par le sang.

Visite après visite, mois après mois, année après année, Sophie Bonnet décortique le fonctionnement de cet homme qui cultive une personnalité originale. Séducteur et menaçant à la fois. Lunatique aussi. Obsessionnel. Raciste. Intolérant. Agaçant. Menteur. Il exerce une certaine emprise sur elle finalement.

Tous ces morts qui ont permis que l’honneur d’Ilich reste sauf. Malheur à celui qui ose l’humilier.
L’avertissement vaut pour moi également.

Mais Carlos est aussi fascinant. Parce qu’il faut bien l’avouer. On lit ce livre avec une certaine fascination. On aimerait comprendre ce qui l’a poussé à tuer tous ces innocents, à organiser tous ces attentats.

Et Sophie Bonnet qui nous raconte sa perception de l’homme difficile à cerner. Cet homme dont elle ne sait plus quoi penser mais qu’elle continue de rencontrer semaine après semaine. Carlos, à qui elle rend des petits services, dont elle subit parfois des petites colères en attendant qu’il se calme et qu’il passe à autre chose. Et en même temps, on a l’impression qu’elle ne ressent pas grand chose, elle fait son travail objectif de journaliste.

Je reste sidérée par son humanité dans ce qu’elle a de monstrueux et de touchant. Une humanité difforme. Je me surprends à être incapable de réaction.

Ses rencontres avec Carlos deviennent une habitude, mais à trop vouloir le comprendre, elle s’implique trop et cette relation en devient toxique. D’un coup de tête pour la demande de parloir à l’après procès, il s’est passé beaucoup de choses et rien à la fois. Ramirez Sanchez change de discours et de comportements à chaque entrevue. Malaise.

Un monstre ? Y-a-t-il une frontière entre l’humanité et les monstres ? Les monstres font-ils partie de l’humanité ? A force de côtoyer Carlos, Sophie Bonnet ne sait plus, elle ne distingue plus l’homme du monstre, le monstre de l’homme. Elle est décontenancée, jusqu’à ne plus rien ressentir face à un homme qui a tant de sang sur les mains.

Je l’ai touché, embrassé. Je connais chaque pli de son visage. Elle en a des haut-le cœur. J’ai basculé de l’autre côté. Du côté des monstres incapables d’humanité. J’avale la salive épaisse qui coule dans ma gorge. Je ne sais plus comment arrêter cette histoire.

Salutations révolutionnaires est une immersion passionnante et captivante dans la tête du terroriste Carlos. Sophie Bonnet analyse son fonctionnement particulier pour nous en livrer un récit inédit et improbable. Un livre à lire pour ne pas oublier ces attentats des années 70 et 80, pour se les remémorer, parce qu’avant Al-Qaïda et Daech, il y a eu Carlos.

2 commentaires sur « Salutations révolutionnaires – Sophie Bonnet »

  1. Carlos… le mal incarné. C’est vrai que je m’interroge beaucoup sur ces gens qui semblent avoir pris naissance uniquement pour accomplir quelque sale besogne. Merci, en tout cas, pour ta chronique, même si « pénétrer  » ces âmes noires me laisse immanquablement un profond sentiment de mal être.

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