Le Grand Vizir de la nuit, Catherine Hermary-Vieille

Depuis combien de temps déjà Ahmed était-il sur la place lorsque commencèrent à s’assembler les promeneurs ? Il avait l’impression d’être accroupi depuis toujours sur la terre battue, au pied du mur de brique, depuis la veille ou peut-être plus longtemps encore. Avait-il dormi ? L’oubli effaçait le présent sitôt formé dans sa mémoire comme le vent gomme les dunes dans le désert, les déplace, les gonfle et les aplanit. Depuis la mort de Djafar, Ahmed n’avait plus de souvenirs. Il mangeait ce qu’un marchand, parfois, lui tendait, buvait à la fontaine, priait là où il était, tourné vers le sud. Parfois, il parlait seul, des mots sans suite qui ne pouvaient s’assembler qu’au soir. Alors se redressant devant ceux qui l’écoutaient, il racontait.

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Le Grand Vizir de la nuit, Catherine Hermary-Vieille, Editions de l’Archipel, 2018

Résumé éditeur :

Au soir de sa vie, Ahmed se souvient. Après tant d’années, le temps est venu pour le vieux mendiant de conter l’histoire de son maître Djafar al-Barmaki, jadis condamné à la mort et à l’oubli.
Trop souvent, il est passé sans rien dire devant la dépouille du proscrit, cet homme qu’il aima passionnément. Mais qui se souvient encore, en ce milieu du IXe siècle, du grand vizir Djafar, favori du calife Haroun al-Rachid, et de sa brutale disgrâce ? On dit qu’il offensa le souverain en consommant son mariage avec la princesse Abassa. Mais cet amour méritait-il la mort ? Le calife était-il donc jaloux… de sa sœur ? Ou soucieux de soumettre l’ambitieux Djafar ?
À Bagdad, sur la grand-place des artisans, Ahmed se dresse. Dix soirs de suite, au péril de sa vie, il va ressusciter le passé de la ville d’or. Inspirée par la légende des vizirs barmakides, cette histoire d’amour et de mort aux couleurs de miniature persane ressuscite la splendeur de l’Empire abbasside, comme le ferait un conte des Mille et une nuits.

***
Avant de vous parler du contenu, je voudrais évoquer l’objet. La sur-couverture de ce livre est superbe, autant par l’illustration qui nous transporte immédiatement dans la nuit du désert que par son toucher velouté. Un plaisir à tenir en main ! Merci beaucoup à Mylène des éditions l’Archipel pour cet envoi.
Venons-en maintenant à l’histoire. Le livre s’ouvre avec Ahmed, qui est au crépuscule de sa vie. Avant de mourir, il veut raconter l’histoire de son maître, le vizir Djafar pour que le souvenir de ce dernier se perpétue, et pour que le monde sache enfin ce qui lui est arrivé. Alors, sur une place de Bagdad, dix soirs durant, au péril de sa vie, le vieillard va conter aux passants la vie de Djafar,  ses amours,  ses passions, l’homme beau et bon qu’il était jusqu’à sa mort. Parce que dès le début, on sait que cette histoire finira mal.
Durant, les premières pages de ma lecture, j’ai été un peu perdue. Les noms des personnages ne m’étaient pas familiers, je les confondais les uns avec les autres. Mais dans le même temps les descriptions commençaient déjà à me fasciner. Chaque mot me parlait. Je sentais les odeurs de l’Orient, je voyais les belles couleurs, les beaux palais, les jardins. Je glissais sans m’en rendre compte dans l’univers de ce conte tragique.
Sur cette place même, le soir, la foule était si dense que les étoiles du ciel semblaient éparpillées, partout cuisaient les gâteaux, rôtissaient les moutons, se réduisaient en poudre épices et herbes aromatiques. […] Au palais, tous se préparaient. Ma bouche saura-t-elle exprimer ce que virent mes yeux ? Saurez-vous, vous-même, assembler dans votre imagination l’or, la pourpre, la garance, le noir et le blanc, les bijoux et les broderies, les musiques, les parfums, le sucré et l’amer, les Bédouins devenus émirs pour quelques heures avant de repartir au vent de leurs rêves, et notre imam, Haroun […]

Car au fil des lignes, Ahmed, m’a emmenée avec lui dans le palais du vizir aux côtés de ce maître qu’il aimait tant. Plus j’avançais dans ma lecture, plus j’étais envoûtée par les paroles d’Ahmed, comme plongée entièrement dans cette ambiance mille et une nuits,  assise moi-aussi sur la place, dans l’auditoire du vieillard, à m’abreuver de ses paroles sans prendre le temps de respirer.

J’ai vibré avec Djafar, j’ai eu peur pour lui, j’ai aimé avec lui. J’ai ressenti les mêmes sensations que lui lors des dîners, des parties de chasse… L’auteure a su me transporter dans le Moyen-Orient d’antan. Un endroit et une époque si différente de la nôtre, avec ses traditions, ses croyances. Et ses histoires d’amour impossible. Puisque la tragédie surviendra de ces amours ; Djafar est l’adoré du Calife mais en même temps amoureux passionné de la sœur de ce dernier. La jalousie, la passion et la possession les conduiront au drame.

Leurs mains se frôlèrent, leurs yeux se rencontrèrent ; même quand ils burent, le regard de Djafar ne quitta pas celui du calife. Ces deux hommes dépendaient l’un de l’autre comme deux aveugles qui se tiennent pour marcher, si l’un tombe, l’autre croit qu’il ne pourra tenir debout, et grand est son étonnement lorsqu’il s’aperçoit qu’il peut avancer seul.
J’aurai voulu faire durer ce livre, le lire en dix soirées, à l’instar des dix soirs de présence d’Ahmed sur la grand-place, mais je n’ai pas su m’arrêter. Catherine Hermary-Vieille et Ahmed m’ont ensorcelée ! Je me suis attachée aux personnages, et notamment à ceux de Djafar et Abassa, j’ai pleuré avec et pour eux… Le style de l’auteure, ses mots, font de ce livre une merveille, les émotions et le voyage dans l’espace et dans le temps ajoutent à cette sensation agréable d’envoûtement.
Les autres conteurs eux-même avaient suspendu leurs charmes et leur pouvoir entre les lèvres du vieillard, tous étaient là et il semblait que la grand-place de Bagdad dansait sous le vent autour d’Ahmed qui se taisait.
En bref, Le Grand Vizir de la Nuit est un livre que je recommande, mais à lire doucement, au calme, avec du temps devant soi si l’on a de la volonté, pour faire durer… Un conte des mille et une nuits à savourer, pour bien se délecter de chaque mot, s’imprégner de chaque ambiance. Un coup de cœur pour moi.
le grand vizir de la nuit

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